Hommage à John Berger au FIFDH

21.03.2017

Categories: Boycott culturel

Bonsoir, Merci de m’accorder la parole. Je suis un militant de la campagne palestinienne Boycott Désinvestissements Sanctions pour dénoncer les atteintes au droit international et aux Droits humains par le régime israélien.

John Berger avait adhéré au BDS en 2006. Avec des artistes comme Ken Loach, l’un des parrains du FIFDH, et les écrivains Arundhati Roy et Eduardo Galeano, ou encore le musicien Brian Eno, John Berger avait donné, en 2006, une impulsion décisive au boycott des institutions culturelles israéliennes. Sans couper les ponts avec les artistes et les intellectuels israéliens, le boycott culturel consiste à s’abstenir de toute collaboration avec les institutions qui servent de vitrine de vanité à ce régime. John Berger avait écrit alors : Dans l'Afrique du Sud blanche hier, et en Israël aujourd'hui, l'immoralité est codée en une forme d’apartheid raciste. La qualification d’apartheid a un poids particulier alors que le terme vient d’être assumé, pour la première fois, cette semaine, dans un rapport d’un organe des Nations Unies, pour définir le système d’oppression imposé au peuple palestinien. En Suisse le boycott culturel de l’apartheid israélien est suivi par plus de deux cents artistes, entre autres François Rochaix, Alain Tanner, Claude Goretta, Francis Reusser, Maria La Ribot, Oskar Gómez Mata et la regrettée Jacqueline Veuve.

Pour rendre hommage à John Berger, je souhaiterais vous lire un extrait d’un article qui témoigne de l’acuité du critique d’art et de l’humaniste, qui associe l’observation de l’art à la perception sensible de la rumeur du monde. Il l’a écrit en 2009, pour Le Monde diplomatique, juste après une des séries de bombardements sur la bande de Gaza. John Berger y décrit un bas-relief intitulé Puppet Theatre, réalisé, dans un parking souterrain de Ramallah, par la plasticienne palestinienne Randa Mdah.

 Extrait de Un lieu qui pleure de John Berger (2009)

[…] Le bas-relief, composé d’épaules, de visages et de mains, a été réalisé sur une armature de fil de fer, de polyester, de fibre de verre et d’argile. Ses surfaces sont colorées — verts foncés, bruns et rouges. La profondeur de son relief est à peu près la même que celle d’une des portes en bronze de Lorenzo Ghiberti pour le baptistère de Florence, et le raccourci et les perspectives ont été traités presque avec la même maîtrise [...] Le mur du bas-relief est comme la « haie » à laquelle ressemble l’audience dans un théâtre, quand on la voit de la scène.

Sur la scène, face au mur, se dressent trois personnages grandeur nature, deux femmes et un homme. Ils sont faits avec les mêmes matériaux, mais leurs couleurs sont plus pâles.

[...] Ils portent leurs vêtements de tous les jours, ceux qu’ils ont choisi de mettre ce matin-là.

Leurs corps sont attachés à des cordes qui pendent de trois bâtons horizontaux, qui sont à leur tour suspendus au plafond. Ce sont des marionnettes ; les bâtons sont les tiges au moyen desquelles les marionnettistes absents ou invisibles les actionnent.

La multitude de figures sur le bas-relief regardent toutes ce qu’elles voient en face d’elles et se tordent les mains. Leurs mains sont comme des poules. Impuissantes. Elles se les tordent parce qu’elles ne peuvent pas intervenir. Les figures sont en bas-relief et non en trois dimensions, donc elles ne peuvent pas entrer dans le monde réel, substantiel, ni y intervenir. Elles représentent le silence.

Les trois personnages substantiels, palpitants, attachés aux cordes des marionnettistes invisibles, sont précipités à terre, la tête la première, les pieds en l’air. Encore et encore, jusqu’à ce que leurs têtes éclatent. Leurs mains, leurs torses, leurs visages se convulsent sous l’atrocité de la douleur. Une douleur qui n’a pas de fin. On le voit à leurs pieds. Encore et encore.

Je pourrais marcher entre les spectateurs impuissants du bas-relief et les victimes étalées sur le sol. Mais je ne le fais pas. Il se dégage de cette œuvre une force que je n’ai vue dans aucune autre. Elle s’est appropriée le sol sur lequel elle se dresse. Elle a rendu sacré le champ entre les spectateurs frappés d’horreur et les victimes agonisantes. Elle a transformé le sol d’un parking en « sol écorché ».

Cette œuvre prophétisait la bande de Gaza aujourd’hui.

[…]

 "Il a changé la manière dont nous voyons le monde", a dit très justement de John Berger le leader travailliste britannique Jeremy Corbyn. C’est, à mon avis, l’une des plus belles reconnaissances que puisse espérer un artiste.

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